C'est comme regarder le ciel étoilé, illuminé, tout en flottant dans l'eau, immobile. Être tombé du bateau et s'étonner de ne pas avoir coulé à pic. Mais progressivement, on se rend compte qu'on coule. Tout doucement. L'eau grignote sur le corps, tout devient pesant. Tout pèse. Et lorsque même le visage y passe et que l'eau commence à tout envahir, on s'étonne presque de ne pas avoir le réflexe de bouger. Les bras. Les jambes. Quelque chose. On arrive à penser que la sensation de l'eau brûle les muqueuses et fait hurler les poumons. "It hurts." Rien de plus. La lumière avant si claire se trouble, se brouille. Elle se fait engloutir aussi.
On sait que couler est inexorable. Ce qui a renversé le bateau est presque aussi intolérable que cette sensation de s'enfoncer dans les abysses. C'est lui, le désespoir. Cet arrêt des réflexes pour remonter à la surface. L'eau qui recouvre le visage. S'insinue partout. Et la longue, lente descente. Et cette lumière qui disparaît au dessus de soi. L'a t-on jamais vraiment connue, au final, cette lumière ? Tout semble si sombre, en bas. Mais étrangement, si silencieux, aussi. Tout ce qui fait rage à l'intérieur est entouré d'un silence incroyablement profond. Qui peut être apaisant pour certains, c'est mon cas, ou angoissant pour d'autres.
C'est une sensation qui est difficilement descriptible en partie lorsqu'on ne l'a pas vécue. Et même lorsqu'on est passé par là, je me rends compte avec le recul qu'il est difficile d'en faire une autopsie. C'est juste un ici, maintenant. Une absence de tout ou presque. Juste cette chose qui nous mange de l'intérieur. Sans rien montrer. Progressivement, le désespoir envahit. Pas de colère pour donner un coup de jambes rageur et remonter à la surface. Pas d'explosion de rage, dans ce désespoir progressif, qui ferait se débattre contre l'inexorable gravité vers les abysses. Juste une passive descente, douloureuse. Car oui, la douleur, elle, est omniprésente mais si envahissante qu'elle arrête tout. Elle paralyse.
C'est un de ces désespoirs qui vous enlève même qui vous êtes. Tout disparaît. C'est ce désespoir qui s'installe lorsqu'on a la sensation de n'être personne. "From Nothing to No One." C'est passer de quelqu'un inclus dans une société établie, mais sans aucun statut... A même se sentir étranger au milieu de tous ces groupes. Nulle part. Pas seulement un membre invisible de quelque part. Un membre invisible de nulle part. Regarder dans le miroir et ne rien voir. Rien du tout. Demander sans cesse à ce reflet qui nous sommes, et ne recevoir que cette réponse. No One. Indéfinissable. Inclassable. Le rêve de tous ceux qui ne veulent pas appartenir au troupeau, être des outsiders. Mais ils ne comprennent pas qu'être personne n'est même pas être un outsider. C'est n'être personne où que ce soit. C'est ce genre d'événement qui provoque le désespoir progressif. Une crise. Soudaine, mais qui ébranle jusqu'aux fondations de ce qu'on est. Et contre laquelle on ne peut rien.
C'est une sensation que personne n'a hâte de rencontrer à nouveau. Dont on ne connaît pas le délai avant la fin. Combien de temps avant d'atteindre le cœur des abysses...?
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