Je ne me souviens pas vraiment d'un moment, en tant qu'humain un minimum autonome et capable de marcher, où je me sois sentie bien dans ce corps. Je sais que l'origine remonte à l'école, ou la nourrice, mais en tout cas, cela a commencé très jeune, ces piques, des enfants surtout. On dit bien que les enfants sont des êtres cruels. La plupart le sont parce que leurs parents le sont aussi. Pas tous, mais cela s'observe à la sortie des classes. On reproche aux enfants d'être des brutes, ou d'être maltraitant avec leurs camarades, mais il est important de se pencher sur l'exemple qu'ils ont eu.
Il est tout sauf facile de vivre avec des complexes, encore plus lorsque vous sont martelées chaque jour des mots qui vous rappellent que quelque chose chez vous est différent. Il est naturel pour un enfant de chercher des amis, de participer à un groupe qui leur convient. Etre rejeté n'aide pas à se sentir à l'aise en société. Et tandis que les plus méchants ou les plus bruyants sont vus comme extravertis et des leaders, les plus discrets commencent à s'effacer sur le banc de touche. Certains s'épanouissent de côté, ce fut mon cas par moment, mais je restais terriblement consciente qu'il s'agissait d'une mise de côté à cause du physique. Les vêtements, la silhouette, cela ne rentrait pas dans leur moule. Et plus j'étais mise de côté, plus je découvrais ailleurs du réconfort. Exactement là où il ne fallait pas. C'est mon point sensible, une de mes kryptonites.
Cela ne s'est pas arrangé avec le temps. Il existe sur le net un extrait d'une conversation qui m'a frappée : "Souvent, lorsqu'on regarde un mot trop longtemps, qu'on le regarde trop longtemps, il perd son sens. Et si c'est ce qu'il se passait avec le corps des gens complexés ?" On focalise bien sûr énormément sur ce qui ne va pas. Et tout se focalise autour d'un seul problème. On devient le problème, on ne voit plus que ça.
En regardant en arrière, je me demande quel problème je pouvais bien voir sur moi. Et je m'en souviens très bien, puisqu'ils persistent. Et la même sensation reste. Cette sensation qui fait que parfois, on ne peut même pas se regarder dans un miroir. Ou juste le regard. Et surtout pas le reste. Surtout pas ce corps qu'on déteste, encore plus lorsqu'on essaye de le changer. Et qu'il reste ainsi. Pas de mouvement. Pas d'amélioration. C'est un nouvel échec.
Je me souviens, plus jeune, m'être demandée pourquoi ce corps était si versatile. Comment certains arrivaient à le modeler à leur guise, alors que d'autres persistaient à stagner dans un état qui ne leur convient pas. Et pourquoi certains s'attaquaient même à ce corps en le martyrisant. Pas de nourriture, trop de nourriture, forcer le retour des aliments, le brûler, le couper, non pas pour l'orner comme dans les scarifications rituelles, mais juste pour avoir un exutoire.
Je me souviens m'être demandé si la sensation de libération était réelle. Je me souviens de cette fille dans ma classe, les bras bardés de cicatrices. C'est assez étrange car je trouvais au final que ce mélange de cicatrices avait quelque chose d'assez ornemental. C'était un soulagement, quelques années après, de voir ces cicatrices vieillies. On ne peut souhaiter à personne de connaître un mal-être assez grand pour devoir tailler dans son corps afin de ressentir une autre douleur. Ou ressentir quoique ce soit. Je me souviens avoir, par curiosité, usé d'une de ces 'techniques' si on peut appeler ça comme ça, de scarification. Pour voir. Pour comprendre. Je n'ai pas ressenti la libération, ni de mieux temporaire. Ce n'était pas mon exutoire personnel. Au final, ce n'est qu'un symptôme, un moyen de chercher un peu de réconfort. Je n'y ai trouvé aucun, mais j'ai cherché à comprendre, car c'était un terrain inconnu. Et j'ai saisi quelques bribes. Pour certains, je pense, le rituel fait beaucoup. Cela demande une certaine mise en place, un certain calme apparent alors que tout à l'intérieur est chaos, un premier geste pour commencer.
Avec le temps, le complexe n'est pas parti. La confiance en soi, elle, s'est fait la malle. Mais ma vision au corps en général a changé. Il peut faire le bien. Il peut faire ressentir de bonnes choses. Il peut fabriquer des choses absolument superbes. Et surtout, plus on le martyrise et moins il est accueillant, moins on se sent à l'aise dedans. Beaucoup, en société, et surtout jeune, ne comprennent pas les conséquences de leurs mots. Ce n'est pas une blessure seulement immédiate. Cela suit toute une vie. Et plus c'est répété, plus la personne ancrera ces mots en elle et deviendra persuadée que c'est la réalité. Même en ressentant un besoin de puissance, il serait grand temps que dès la petite enfance, on fasse comprendre aux enfants que non, ce n'est pas une option.
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